Grosse.

C’est un simple adjectif, et pourtant il provoque chez chacun des réactions plus ou moins virulentes. Dégoût, inquiétude, répulsion, curiosité, problèmes, angoisses, désir… Vous qui me lisez aujourd’hui, je vous connais peut-être, ou pas du tout, mais je sais qu’il y a des risques, derrière votre écran, que ce mot ait tout de suite provoqué un malaise plus ou moins grand dès que vous l’avez lu. Même secret, même inconscient…

Honnêtement, mon poids, c’est un sujet chronique dans ma vie. Et je ne peux malheureusement pas y échapper, on m’en parle (et c’est saoulant) si souvent ! Cependant, je rêve du jour où ce simple mot, « grosse », redeviendra un adjectif factuel dénué de tout préjugé.
Sauf que, en plus de vivre dans une société consumériste nivelée par le bas, je fais un métier public dans une industrie où, bien trop souvent, on calibre les artistes comme des tomates, pour être bien sûrs de les vendre, comme des objets, alors qu’ils sont des personnes. Dans mon métier, si souvent, il faut que tu sois bien lisse, bien luisant, bien juteux… sauf que, rappelez-vous quand même, votre premier souvenir de coercition par la beauté d’un produit à des fins de manipulation, c’est certainement ça :

Ça vous donne envie de manger des « belles pommes »,  vous ? Moi pas ! Je préfère tranquilou continuer à cuisiner des tartes délicieuses avec les fruits du jardin, pas forcément calibrés, peut être un peu cabossés, picorés ça et là par les oiseaux, mais tout autant voire d’avantage délicieux.

Enfin… trêve d’analogie, et mettons vraiment les points sur les i.

Si je prends la (cyber)plume aujourd’hui, c’est pour graver sur le (cyber)papier une fois pour toute mon opinion sur le sujet, et répondre d’un bloc à toutes les questions, remarques et réflexions que mes oreilles ont du subir jusqu’à ce jour, et qui m’ont valu de perdre si souvent à la fois mon temps et mon latin en conversations au mieux stériles, au pire horripilantes, et toujours désobligeantes.

Pour commencer, ça, c’est moi :

Photo : Servane Roy Berton
Photo : Servane Roy Berton

Un peu fofolle, amuseuse de galerie. Mais aussi et surtout : artiste, femme, humain, chanteuse, musicienne, rêveuse, militante, humaniste, curieuse, politique, intellectuelle, sagittaire, bosseuse, fonceuse, perfectionniste, grande, instable capillaire qui aime changer de cheveux tous les 3 mois, esthète, gourmande, patissière, cuisinière, bavarde, manuelle, créative, émotive…
Mais grosse ? En vérité, tant qu’on ne me le rappelle pas, je n’y pense jamais. Mais par contre je peux toujours compter sur les autres pour me le rappeler !

Alors les autres, c’est qui ? Les autres, c’est tout d’abord les marchands. Les marchands de vêtements, les marchands de nourriture, les marchands de produits de beauté. Les marchands dont le seul but est de vendre et qui sont prêt à tout, même prêt à ton malheur, même prêts à ta détresse psychologique, pour te mettre sur le cul et dans le gosier tout un tas de choses dont tu n’as pas besoin. Pour eux, leurs pires ennemis sont les gens heureux, ceux qui se contentent gaiment de ce que la vie leur apporte, ceux qui voient la beauté et la joie et s’en habillent. Ceux qui s’acceptent, s’aiment tels qu’ils sont, et qui construisent des cases autour d’eux plutôt que d’être malheureux à rentrer dans des cases qui ne sont pas les leurs, ceux là, ils ne leur rapportent rien. Il ne peuvent pas les manipuler, ceux là. Ceux là sont inutiles pour eux.
Quand tu es gros, rond, plantureux, replet, potelé, girond, et que c’est ta nature, et que tu n’en as rien à foutre d’être gros parce que, que veux-tu, c’est comme ça que tu es, et bien tu n’achètes pas de Sveltesse, ni de crème anti cellulite, ni de gélules qui drainent le gras, ni d’asparthame dont on va vite découvrir que ça colle des cancers, ni la multitude de conneries du genre qui te pique à la fois ton fric et ton moral. T’en as rien à faire du jean Zara dans lequel tu ne rentres pas, parce que tu sais que le sens de ta vie, ce n’est pas de te faire du mal, au corps et à la tête, pour bêtement rentrer dans un vêtement hors de prix cousu pour presque rien par des ouvriers maltraités à l’autre bout du monde.
Mais les marchands sont partout, comme des bactéries dont on ne peut se débarrasser, et il t’agressent de partout : sur les affiches des métros, dans ton supermarché, dans ta radio, dans ta télé, dans ton magazine préféré, dans les vitrines des rues où tu marches. Partout où tu regardes, les marchands sont là, au grand jour ou tapis dans l’ombre, avec un seul but : profiter, profiter de toi, profiter de tes faiblesses, profiter à tes dépends.
A qui profite le crime ? Toujours à eux, toujours.

Mais moi, j’en ai vite eu ma claque d’être leur jouet ! Alors, j’ai organisé ma tête, puis mon quotidien, pour vivre autrement, et dépendre le moins possible des marchands. Aux marchands, je préfère désormais les artisans : les couturiers, les cuisiniers, les bouchers, les maraîchers, les boulangers… Ceux dont le travail est une quête de qualité, et non de profit, ceux qui pensent satisfaction et non bénéfices. Les marchands ont certes de vils atouts, comme de vendre à moindre prix, et dans le monde actuel où on gagne misère, c’est dur de ne pas céder à un tel appât. Mais les artisans méritent leurs deniers plus élevés, de part leur éthique, et souvent aussi, leur humanité, leur talent, et leur expertise. Des choses inestimables qui ne se monnaient pourtant pas, mais qui méritent donc bien le coût de leur travail.
C’est une entreprise de longue haleine, une quête du graal. Et j’aurai peut-être moins de fringues, mais j’aurai de vrais vêtements. Je mangerai peut-être moins de viande, mais je saurai d’où elle vient. Je me ferai peut-être moins de tartines, mais le pain sera meilleur.

A terme, je ne veux plus avoir affaire aux nefastes, avides et immoraux marchands.

Mais voyez, ces « autres » dont je parle et qui me rappellent si souvent que je suis grosse, ne sont malheureusement pas que les marchands, que finalement, on ne connait jamais personnellement. Les autres, ce sont aussi les personnes du quotidien, de l’inconnu croisé dans la rue qui t’agresse parce que ta plastique ne sied pas à son regard, à Tata Françoise, Mamie Jeannette, Cousine Berthe ou Tonton Jean-Pierre qui s’inquiètent pour toi parce que « tu sais, c’est pas bon pour ta santé, tout ce gras autour de ton coeur. »
S’il savaient comme je préfère avoir le coeur gras que le coeur sec…

Mais parlons d’abord esthétique…

Je vais vous montrer une photo. Une photo de mon corps, tel qu’il est. Elle a été prise par mon amie photographe Servane lors du tournage de mon clip il y a quelques jours. Sur ce tournage, j’étais en culotte haute façon vintage & soutien gorge, enrobée par intermittence dans du velours violet. A un moment, le velours est tombé à mes pied alors que Servane prenait une photo…

Photo : Servane Roy Berton
Photo : Servane Roy Berton

Ce corps, c’est le mien, et il est comme il est. Je suis gourmande, alors je ne me refuse jamais un bon dessert ou un apéro-saucisson, mais je suis de la même manière accro aux brocolis vapeur par exemple que mon père et moi pouvons manger au kilo, et au poisson grillé. Je suis chanteuse, mon corps est mon instrument, et je le nourris tant que faire se peut de manière équilibrée, pour qu’il soit mon allié dans la musique. Mais, oui, je suis gourmande, alors je suis très grassouillette. Et je n’ai pas la peau lisse, et j’ai de la cellulite ça et là. Je suis moelleuse de partout, et j’ai des cuisses fortes – mes jambons, comme je les appelle (C’est bon, le jambon !). J’ai des bons bras, que mon chéri adore câliner. J’ai des poignées d’amour, auxquelles s’étaient déjà, avant chéri, accrochés plus d’un amant.

C’est mon seul corps.
c’est ma seule maison.
c’est mon seul abri.
c’est ma seule cachette.
c’est mon seul vaisseau.

Et par conséquent, je le défendrai à jamais s’il est attaqué. Moi seule a le droit de le juger, de le changer si j’en ai envie, de ne pas y toucher si ça me chante. S’il est malmené, agressé, insulté, je viendrai toujours à sa rescousse, avec ma grande gueule et ma colère, et je défendrai tous les corps, quels qu’ils soient, car chacun n’en possède qu’un, et chacun doit être libre d’y vivre et de s’en occuper comme il l’entend, comme on s’occupe de sa maison.
Je me contrefous jusqu’à l’os qu’il ne convienne pas au regard de certains. Il n’est pas à eux, il est à moi. J’en suis la souveraine, la gardienne, la nourrice. J’ai tous les droits sur lui, dont celui de lui foutre la paix.

Je ne suis pas un produit dans la vitrine d’un marchand.
Je ne suis pas à vendre, je suis à aimer.

Et ceux qui ne m’aiment pas peuvent passer leur chemin, je n’aurai pas le temps, dans ma courte vie, de les convaincre – je serai déjà bien occupée à prêcher et dorloter les convaincus. 

« Mais… et ta santé ? »

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Photo : Servane Roy Berton

Aaaah, l’argument ultime. La manipulation par la peur… la peur d’être gros, donc la peur d’être malade, et donc la peur de mourir. Mais ne soyons pas stupides : si on est malade, il faut se soigner, bien sûr ! Mais jusqu’à présent, être gros n’est pas une maladie ! A contrario, il y a bien sûr des maladies qui rendent gros, mais gros n’est donc alors qu’un symptôme, pas la maladie en elle même.

Mais on va te faire peur, très peur, pour que tu rentres dans le moule des marchands, pour que tu achètes de quoi mourir plus tard. Regarde ! Tu es gros. Tu risques d’être malade ! Tu sais ce qui arrive aux gens malades, hein ? Ils meurent.

Mais les amis…

Tout le monde meurt !

De maigre à gros, de petit à grand, vieux, malheureusement des fois jeune aussi, la vie s’arrête à un moment, pour tout le monde. C’est inévitable, pour tous les corps vivants.
Ah mais l’homme… l’homme, il n’aime pas que ses jours soient comptés. Il fait tout pour reculer sa fin inéluctable. Il passe des heures à la salle de sport, il ne mange pas de gluten, ou pas de lait, ou pas de viande, il se gave et se tartine de produits chimiques, il se rattache à ses possessions comme un fou pour se sentir exister, et il a même inventé de grandes choses, comme la médecine moderne.

Personne ne veut mourir quand sa vie est belle, alors pourquoi la passer à la massacrer au lieu de chercher le bonheur et la plénitude qui la rendra d’autant plus incroyable à vivre ? Pourquoi la passer à devenir quelqu’un d’autre plutôt que d’être soi ? Pourquoi s’empêcher de vivre par peur de la mort ?

Vous savez, je vous parle de la mort, et de la vie qui s’arrête. Mais elle ne s’arrête pas pour tout le monde, voyez-vous ? Il existe des moyens d’être immortel, ou en tout cas de survivre au moins un temps à sa propre mort. Des moyens simples, en vérité.
Voyez… nous continuons à vivre, tous, dans le souvenir des autres. Quelques instants quand quelqu’un fouille sa mémoire, quelques années quand on nous retrouve en photo dans un vieil album, ou même quelques siècles, comme Mozart qui renait à chaque fois qu’il est joué, et écouté.

Ghandi vivra toujours, et malheureusement Hitler aussi.
Mère Térésa vivra toujours, et malheureusement Staline aussi.
Maria Callas vivra toujours, et pour notre plus grand amusement, Florence Foster Jenkins aussi.
Car c’est la personne que nous étions qui survit, pas notre corps. Le corps disparait, et ne survit que le souvenir de qui nous étions. Qui nous sommes, c’est un travail de tous les jours, et je préfère passer deux heures à tenter d’anéantir mes défauts, que deux heures à tenter de perdre trentre grammes. Je préfère passer mes journées à chanter, écrire, lire, apprendre, nourrir mon esprit, que mes journées à angoisser, pleurer, obséder sur des futilités physiques. Je préfère passer chaque seconde à devenir une meilleure artiste et une meilleure personne, que de passer chaque instant dans un ego-trip narcissique forcé par une société qui ne me voit que comme un porte monnaie à sucer jusqu’à la moelle.

Alors oui, je suis grosse.
Mais quand la faucheuse viendra m’emmener en voyage, tout ce que j’espère, c’est devenir, pour les meilleures raisons du monde, une grosse immortelle.

Mathilde

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