La réalité des choses.

Aujourd’hui, je voudrais vous parler de mon métier. De mon métier principal, artiste musicienne, mais aussi de tous les autres métiers que je pratique en plus de celui d’artiste, parce que justement je suis artiste, et que je veux continuer à être artiste.
En fait, aujourd’hui, je voudrais vous faire plonger avec moi dans la réalité des choses pour que vous découvriez la partie submergée de l’iceberg qu’est mon travail, mon boulot, ma passion, ma vocation.

Lundi, j’étais dans le train avec les garçons de mon groupe The Bare Necessities Quintet. Nous revenions de deux jours au Festival Du Monastier où nous avons donné de chouettes concerts ; une représentation de notre programme Disney & Le Jazz le jour de notre arrivée, et un concert matinal le lendemain en quintet avec quelques standards choisis. Alexandre, le contrebassiste, et moi nous dormions dessus ; Timothée, le trompettiste, écrivait de la musique ; Philippe, le batteur, en écoutait ; et Vladimir, le guitariste (et mon p’tit frère musical), féru de spiritualité et en ce moment en pleine exploration théologique, lisait La Vie De Jesus d’Ernest Renan. La rame était plutôt calme et, une fois n’est pas coutume, nous aussi, crevés de nous être levés tôt pour le concert du matin même. De temps à autre, j’ouvrais l’oeil pour découvrir le paysage magnifique de l’Auvergne nuageuse que nous traversions, notre train ondulant à travers la montagne luxuriante, en suivant la Loire qui, à cet endroit, est encore toute menue, timide, méconnaissable.
C’était un long moment de paix, et de bonheur. Je pensais aux concerts que nous avions donnés, celui de la veille, tous les bouts de choux qui étaient venus déguisés, les familles entières qui dansaient ensemble, le concert du jour et ce public qui avait bravé un temps pourri pour venir nous écouter un lundi matin. Mais j’ai aussi pensé à tout ce qui nous a mené à ce moment paisible, et à ces concerts réussis. Les coups de fils, les innombrables emails, les heures de répètes, l’organisation des heures de répètes, les voyages à la repro pour imprimer les partitions, les sous qu’il faut par ailleurs gagner pour imprimer les partitions, les visuels, le temps qu’il a fallut pour les créer, les envoyer, imprimer les flyers quand nécessaire…
J’ai pensé à tout ce boulot, qui en soi est connecté à la musique que je fais mais n’en est pas. Ce boulot éternel et inévitable, clef d’un concert réussit, d’un groupe professionnel, d’un leader ou de leaders fiables, artistiquement mais aussi professionnellement – car oui, être professionnel, ce n’est pas simplement être un artiste accompli, virtuose de son art. Ça, à la limite, c’est le minimum syndical.

Etre artiste musicienne chanteuse constitue, depuis mes débuts sur la scène parisienne, à peine 30% de mon travail. Ce pourcentage contient les heures passées à donner des concerts, à répéter, et à travailler ma voix (idéalement 2 à 4h par jour – souvent, je n’arrive pas à faire 45 minutes consécutives). Le reste est occupé par… bah… tout le reste :
Pour fédérer le public et les professionnels, avoir un site internet à jour, fourni, clair, rangé ( =  boulot de graphiste, webdesigner, webmaster, programmeur, community manager), avec de belles démos pour chaque projet ( = boulot de producteur, directeur artistique, label, éventuellement ingé son), et si possible des vidéos ( = boulot de producteur, community manager, media manager, éventuellement caméraman, monteur, réalisateur). Des textes à jours ( = boulot de rédacteur en chef, auteur, correcteur.). Ensuite, pour développer sa carrière, son public, et pour faire de chaque concert un succès : la création du projet et du répertoire, ses morceaux, ses arrangements, ses partitions. ( = VRAI BOULOT DE MUSICIEN YEEES !!! Compositeur, auteur, arrangeur, orchestrateur, directeur musical, copiste). Recruter l’équipe ( = boulot de directeur des ressources humaines). Les emails / appels pour booker une date ( = boulot de tourneur, manager, secrétaire). La négociation des cachets et éventuellement le défraiment des trajets jusqu’au lieu ( = boulot de manager, tourneur, comptable), la récupération des infos sociales de toute l’équipe ( = boulot de manager, secrétaire, éventuellement tortionnaire), l’envoi les billets de train, d’avion, aux musiciens concernés ( = boulot de secrétaire, coursier). Les emails / appels et autres doodle pour organiser et valider les répètes ( = boulot de régisseur, manager, secrétaire, et là aussi, également éventuellement tortionnaire). La réservation de studios de répétition ( = boulot de secrétaire, manager, producteur). Répéter. ( = RE-VRAI BOULOT DE MUSICIEN YEEES !!! Chanteur, instrumentiste, musicien improvisateur)
Puis, pour promouvoir la date, et faire en sorte qu’elle se déroule au mieux : Les heures passées devant photoshop pour pondre une affiche à la hauteur du projet et ses ambitions ( = boulot de graphiste, directeur artistique, conseiller en image de marque et création d’identité visuelle). L’impression des affiches, flyers, en déposer sur le lieu, distribuer les autres à son réseau ( = boulot de producteur, coursier, distributeur de tract). L’envoi des feuilles de routes à l’équipe et les infos techniques au lieu ( = boulot de régisseur). La promotion de la date sur les réseaux sociaux ( = boulot de community manager, agent de communication). La promotion de la date auprès des professionnels et des médias, la création d’un dossier de presse, la recherche d’éventuels partenaires ( = boulot d’attaché de presse / relations publiques, graphiste PAO)… Et tout ça, re-belote à chaque concert.
Aussi, en cas de sortie de disque, la plupart de ces jobs sont évidemment nécessaires pour mener à bien la réalisation, l’organisation, le pressage, la diffusion et la promotion du disque. Je ne fais pas la liste complète, je vous fais confiance pour l’imaginer vous même (et oui, elle est longue. Très longue).

Dans le meilleur des cas, un artiste est signé dans une maison de disque et dispose également d’un accompagnement artistique / management, et alors plein de gens différents se chargent de tout ce barda pour eux. Dans un cas pas trop craignos, on a un peu de sous, et on engage des gens pour faire ce qu’on ne sait pas faire soi, ou alors on a la chance d’avoir des potes dans quelques un des domaines sus-cités et prêtant main forte gratuitement ou à peu de frais. Cela dit, en fait, dans la plupart des cas (dont le mien), le leader (ou les co-leaders) du projet se coltine tous les jobs et assume tout, parce qu’il n’a pas trop le choix, en fait. Il les fait plus ou moins bien, il apprend tout ou presque sur le tas, et même si c’est formateur, c’est aussi extrêmement chronophage, fatiguant et empiète sur le travail de son art. Souvent, il fait tout ça dans la plus grande discrétion, et ne récolte peu ou pas de merci de la part de ses collaborateurs musiciens (qui dans la majorité des cas ne soupçonnent en fait rien de la réalité de tout ce travail), et il récolte encore plus rarement (c’est dire) de majoration sur son cachet en rétribution de toutes les taches extra-musicales qui ont mené à l’obtention même du dit-cachet, QUAND CACHET IL Y A.

MAIS ! Parce que oui, il y a un mais.
Quand, après des balances réussies, des répètes acharnées et un petit coup de fer à repasser sur les chemises du band, on foule la scène, n’importe quelle scène, avec cette ferveur, cette passion, cette exigence, ces espoirs… avec la musique, le travail, l’ambition dans nos veines. Quand vient le moment où chacun prend son instrument, quand le groupe se regarde, quand le tempo est lancé, que les premières notes s’échappent, quand les regards se croisent, les sourires se dessinent, les musiciens s’enflamment, et quand, que le public soit un ou des milliers, il nous envoie son coeur à travers la salle, n’importe quelle salle… LÀ ! Là on sait. Là on comprend. Les heures de boulot, de galère, d’emmerdement parfois cosmique, tout ça prend un sens.
La sueur perd alors son goût amer et devient perles et diamants.
Comme un feu d’artifice, toutes les longues minuties éclatent en un moment rare, intense, et éblouissant.

La réalité des choses, la vraie, dure, et merveilleuse réalité des choses, c’est que rien de beau, grand ou exceptionnel n’arrive facilement.

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