La robe bleue


Tous les étés, c’est pareil.
J’ouvre la grande armoire,
J’effleure les tissus du bout des doigts,
Et je te retrouve.
Toujours gaie.
Toujours cruelle.

Tu es totem,
Tu es talisman,
Tu es poids mort.
Tu es les images ravalées, forcées ;  les moments,
Beaux,
Qui donnent la nausée.

T’es bleue comme Chet
Quand il m’éteint le coeur avec le sien qui chante au bord de sa bouche.
T’es bleue comme mes yeux
Trempés d’orgueil.
Comme l’insouciance,
Comme pour me narguer,
Comme si t’avais oublié…

Oublié comment il t’a caressé,
Soulevée,
Enlevé de sur ma peau.

Mais non, Bleue, non. T’as pas oublié.
T’es là, étalée sur mon lit comme quand tu gisais sur le sien,
Et même immobile,
Même silencieuse, tu me ris au nez.
Entre ces murs fragrants d’un autre,
J’entends ta voix
Elle perce mon coeur ; Bleue,
Tu le serres avec tes petites dents de diable.

Lâche moi,
Bleue,
Lâche moi !

Battement de cil ;
Obturateur des vies ;
Milliseconde ;
Et j’y replonge.

La pluie,
Le vin,
Sa langue,
Mes seins,
Sa nuque,
Mes mots,
Et aussi les siens.

L’attente,
Le rendez-vous,
Et puis toi, Bleue.
Piège caché,
Sans avoir l’air
D’y toucher.

Son piège à lui, et puis ;
C’est dans ma garde-robe que finalement tu vis.

T’es là, devant moi, et j’ai envie de t’étriper,
Te détruire, te déchiqueter.
Arrêtes de rire ! Arrêtes !

Je sais que je l’ai cru,
Je sais que je l’ai voulu.
Et toute ma honte, je la mérite, Bleue.

Alors tous les étés, c’est pareil.
Je ferme la grande armoire.
Je t’ai rangée.

J’ai pas encore osé te jeter.

J’ai pas encore osé vouloir oublier.

Illustration : Sophie Lécuyer
Publicités