Lettre ouverte d’une professeure de chant à ses élèves.

La route sera très longue, les amis.
Aussi longue que toute une vie.

Et je ne dis pas ça d’emblée pour vous décourager, bien au contraire ! Pourvu que vous ayez de grandes ambitions pour vous-même, soyez sûrs que l’aventure sera toujours au rendez-vous.
Et en parlant d’aventure, sachez que vous m’inspirez, mes loulous. Vous m’inspirez de la bienveillance, de la patience et de la rigueur. Vous êtes tous si verts, si fragiles, et si têtus comme des mules aussi. Alors laissez-moi vous écrire ces quelques lignes alors que nous commençons côte à côte notre épopée ensemble, à la conquête de vous-même.

Mes petits (comme disait mon arrière grand-mère Nenette adorée à tous les enfants, adultes et vieux de la famille), une première chose essentielle.
Lisez bien.

Vos rêves et vos ambitions pour vous-même sont légitimes.

Oui. Relisez.

Legitimes.

Tatouez-le vous sur la peau, écrivez-le sur vos livres et sur les murs de vos logis, partout, pour ne jamais l’oublier. (Et parce que je vais vite en avoir marre de vous le répéter, aussi, hein, bon.)
Il n’y a pas de grande carrière sans de grandes ambitions, et jamais dans sa vie on ne vit les rêves que l’on aura rangé loin de soi par peur de rater.

D’ailleurs, je vous adore, mais vous me faites
vraaaaaaiment chier avec votre constante peur de rater.

La peur de rater, c’est comme la peur d’essayer, c’est cet abruti orgueil qui la dicte, et lui, il faut vraiment lui rabattre son caquet trèèèèèèèès vite et lui rappeler qu’il n’a qu’une seule utilité : nous donner de grandes ambitions et ainsi venir équilibrer la balance en face de l’humilité, impérative, celle de se dire qu’à chaque étape de votre vie, vous n’en êtes « que » là où vous êtes, et qu’il reste un chemin fou à parcourir. Tout le temps. Votre orgueil a éventuellement le droit de ponctuer avec un « Et comment qu’on va le parcourir ! » mais ensuite, IL SE TAIT.

Chut chut CHUT.

Mais eh, ça ne veut pas pour autant dire que je vous oblige à la modestie – encore une chose qui ne sert absolument pas à l’artiste. L’artiste n’a pas à être modeste et s’excuser de ses talents, hein ? L’artiste a à être lucide ! Nuance.
Ce que vous savez faire ? Ce que vous maîtrisez ? Mais bien sûr que vous devez l’identifier et le reconnaître, parce qu’il vous faut le récolter et le cultiver ! Tout comme vous devez être capable de pointer vos faiblesses du doigts, et de leur dire très vite qu’elles ne doivent pas trop prendre leurs aises, puisque vous allez les exploser à grand coup de boulot.

Parce que oui, mes p’tits bouts. Etre artiste, c’est du boulot !

Une passion sans travail ne reste à jamais qu’un vague loisir.

Et il vous faut vous habituer à travailler comme si vous n’aviez aucun talent, car seul le travail est indiscutable : il est fourni, ou pas. End of story. Ce n’est pas une vague notion décidée par les autres, ou par un milieu, ou une mode. Le travail, c’est du concret, tangible, que vous offrez à vous même, et à votre art. Et je vous le promets : tout ce que vous donnez à votre art, il vous le rendra. Tout comme la terre qu’on travaille rend au centuple les fruits que l’on a semé avec amour, labeur et sagacité (je vous vois venir et encore une fois, ouvrez les dicos, c’est en vente libre. Etre artiste c’est cultiver TOUT de soi, dont son cerveau. ALLEZ.).
Certes, certains sols sont plus fertiles que d’autres, mais si, sous prétexte que votre terreau est bien fertile, vous attendez que le vent amène les graines et que la pluie vienne arroser, vous vous retrouverez avec trois plants de chiendent certes bien vivaces mais sans aucun intérêt. Et le jardinier d’à côté, par contre, qui aura peut-être une terre plus aride mais qui se sera retroussé les manches, aura lui les roses que VOUS vouliez avoir. Mais eh, on arrive jamais à rien de beau ou d’intéressant sans rien foutre !
Vous êtes prévenus.

Donnez-vous le cadeau de la sueur. Elle est votre meilleure alliée.

Votre autre meilleur allié ?
Celui que pour le moment vous détestez, ou au mieux tolérez.

Votre corps.

En vérité, ce sujet là mériterait presque une lettre à lui tout seul, et on y reviendra surement souvent, tant que je verrais autre chose que de la bienveillance et du respect pour lui dans vos yeux quand je vous mets face au miroir pour le regarder, le vérifier, l’observer, comme l’instrument qu’il est.
Regarderiez-vous avez un tel dégoût, une telle violence, un piano de facture unique ? Un Stradivarius ? Parce que oui, vous êtes tous des instruments uniques. Il n’y en a pas deux comme vous, ainsi en va-t-il des voix. Vous êtes donc tous inestimables, et rares. Et cette rareté doit imposer de la bienveillance, du respect, et de la rigueur. On ne balance pas un instrument rare sur un lit ou sur le sol comme une chaussette sale ! Au contraire, on a le devoir d’en prendre soin, grand soin, des fois même avec des protocoles fous, de température, de maniement délicat, de conservation.
Vous vous devez le même traitement.

Vous devez vous traiter avec respect,
délicatesse, prévenance et bienveillance.

Et je ne parle pas juste de manger des légumes frais et de réduire vos apports carnés, et de move your body, là, hein ? Je parle de faire taire la petite voix à l’intérieur de vous, le Gremlin affreux qui vous habite, et qui vous nourrit de sentiments d’impostures absolument inutiles et de phrases abjectes venues d’une société médiocre qui n’aime que la norme tiède.

Mais vous !

Vous n’êtes pas des normaux, alors ne vous laissez pas normer !

Vous êtes des artistes. Complexes, contradictoires, ambitieux, hypersensibles, fous. Vous vous prenez le monde en plein poire, et le traduisez en poésie et en art pour donner à ceux qui n’ont pas vos yeux ni vos sens, un exutoire à nos sentiments universels et humains à tous.
Et quelle responsabilité d’avoir entre vos mains l’attention et le coeur des autres ! Vous constaterez bien vite que ça ne vous donne que des devoirs ; pas des droits. Le devoir de toujours donner le meilleur, le plus vrai, et le plus honnête de vous même, et tant pis si c’est parfois dangereux émotionnellement, et au détriment de l’esthétique. L’esthétique ! Encore une invention qui ne mène qu’à des normes stupides qui ne font que niveler notre monde par le bas.

Vous êtes ARTISTES ! Vous êtes là pour élever ! Pas niveler.

Vous êtes là pour témoigner de votre vérité, et de son essence universelle.

Pour ça, mes petits chéris, il y a un espace sacré, de clarté et de sérénité, loin en vous, et vous vous devez à vous même le préserver coûte que coûte, le défendre avec votre vie s’il faut, bec et ongle.

Votre jardin secret.

C’est là que vit votre âme ! C’est son logis ancestral, mystique, fragile et précieux. C’est là que vivent vos émotions, vos souvenirs, vos rages, vos rêves, vos énigmes, vos mystères… tout ce qui fera vibrer votre art, et votre voix, avec vérité et émotion.
Préservez-le, il n’appartient qu’à vous, et vous ne devez à personne de révéler ce que vous y avez rangé. Nourrissez-le à grand coup de vie, la belle comme la terrible, avec ses rencontres, ses bruits, ses sensations, ses mots, écrits, lus, écoutés, ses rires, ses larmes. C’est en lui que naitront alors toutes les beautés que vous offrirez au monde, les beautés légères, les beautés graves, toutes les beautés.

Alors, vivez ! Vivez pour partager ! Vivez pour donner.
C’est ça notre métier.

Moi, dans tout ça, je suis pour le moment là, avec vous, marchant à vos côtés sur le bord du chemin pour vous tenir la main au début, et de temps à autre, vous offrir un outil, une sagesse, un conseil, une expérience. Je ne suis là que pour vous aider à aller là où vous aurez choisi.
Et telle Mary Poppins, je m’éclipserai doucement, tout bientôt, quand vous serez enfin aux portes de vous-même, émancipés, hardis, et libres.

Ayez donc l’insolence de croire en vous, maintenant.
C’est le début de tout.

Rendez-vous en classe, vaillants et courageux,
Je vous fais confiance,
A vite,

<3,

PEINTURE : « The Veteran in a New Field »,  Winslow Homer, 1865.
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