Journal de bord

JDB180122. Entière.

Je suis entière.
J’ai toujours trouvé ça étrange comme expression, mais on me l’a beaucoup – beaucoup – dite. « Non mais toi, t’es entière. » C’est absurde quand on y pense. C’est quoi l’alternative ? Être morcelée ? « Non mais toi, t’es entière. ». Entièrement dans ma chair, oui. Entièrement là, entièrement présente, entièrement vivante, évidemment entière.

Mais ça m’en vaut du tracas, d’être entière. « Oui mais toi, t’es entière. », avec cette pointe d’exaspération, d’agacement, de condescendance parfois. Faudrait-il que je sois désincarnée ? Mais pour quoi ? Pour qui ? A qui profite le crime de mon démembrement ? Et faudrait-il que je vive en dehors de mon corps, comme quand la dissociation m’arrache à moi-même, ou peut-être que je n’en habite qu’une partie ? Laquelle, du coup ? Les genoux, les coudes, la nuque ? Faudrait- il que je sois partielle ? Que dois-je garder de moi, alors ? Hérésie.

Incarnation.
Il n’y a pas d’intégrité, ni physique ni morale, sans incarnation. Et il n’existe pas de preuve de souveraineté plus vive que d’éprouver chaque jour l’intégrité de son être, charnel, spirituel, intellectuel. Car comment être souveraine, pleinement, de mon corps, de ma pensée, sans vivre partout en moi ? Chaque recoin de ma peau, chaque contrée de mon imagination, chaque vallée de ma réflexion.

Et pourquoi diable ce ton éternel de reproche ? « Oui mais toi, t’es entière. » Pourquoi me souhaite-t-on fragmentée ? Tronquée ? Ça me rappelle les programmes scolaires découpés comme des confettis, l’histoire désordonnée d’un côté, la géographie aléatoire de l’autre, jamais liées, jamais étudiées en intime osmose l’une de l’autre, comme pour que nous ne faisions jamais le lien entre elles, et jamais ne nous rendions compte des ravages et carnages du colonialisme. Comme pour qu’on ne se rende jamais compte, ou le plus tard possible, du système à encore plus grande échelle, du règne de son dictateur Patriarcat, de ses sbires les hommes, les masculinistes ordinaires comme zélés, de son hégémonie millénaire par la terreur, la domination brutale, le sang et les larmes.

Je me demande : me souhaiterait-on divisée en mon sein… pour mieux m’asservir ? M’attend-on sectionnée pour mieux pénétrer mes brèches, et ainsi envahir et sacager mon royaume de chair et d’esprit ? Me rêve-t-on dissociée car j’en serais plus facile à dominer ? Inhabitée car plus facile alors à coloniser ?
Hélas, ou heureusement… je suis entière.
Incarnée. Je suis incarnée. Mon corps complètement possédé, par moi seule, unique monarque en mon royaume tissé de tangible et d’immatériel. Les galaxies de mon âme, les nébuleuses de mon imagination, j’habite au plus profond l’étendue infinie du cosmos qui m’anime.
Je m’appartiens. Je m’appartiens entièrement.

Pleine. Intégrale. Remplie. Gorgée.
Entière. Oui, je suis entière.
Farouchement entière.
Insolemment entière.

Entière.

Peinture illustrative : Anger, Bertro.

(2 commentaires)

  1. Tu as des dons multiples, je l’avais compris, et notamment celui de l’écriture avec un style bien personnel. Pourquoi n’ecrirais tu pas un roman ?… en chantant bien sûr !!! Bien amicalement. La vie n’est pas simple, mais elle est belle. Pierrette

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    1. Pierrette ! Merci de ton message ! J’espère que tu vas bien, et que ce foutu covid a su t’épargner ? (Et révélation top secrète : j’ai commencé pendant le confinement l’écriture de deux romans que j’écris en simultané, pour ne pas me lasser. Je m’amuse follement !)

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