Au bord du lendemain.

Je ne porte rien.
Rien d’autre que mes blessures et mes espoirs, que la pluie fine tente de venir effacer comme elle mouille, sur le trottoir, les dessins à la craie des enfants. Mais il fait si beau sous les nuages orageux, au bord de la mer – là – au creux de la brume et de mon coeur en pleine tempête. Et j’aime tant le froid de la pierre sous mes pieds, et les vagues qui tentent de les lécher avec fracas.

Mon logis sur la falaise n’a plus qu’un goût d’écume amère. Un goût que j’aime, que j’aime toujours. Au loin, ma vraie maison cependant, la maison de ma lumière, le phare, attend patiemment que je rentre à nouveau dans ses murs, dans ma peau.
Mais ce n’est pas l’heure de rentrer chez moi.
Pas encore.

Plongeon ultime depuis les hauteurs ; je m’offre. Je risque la mort au milieu des rochers. Je risque ma vie jusque dans les bas fonds. Je laisse l’eau m’accueillir comme elle l’entend, sans rien lui demander, sans rien lui imposer, sans lâcher le sourire qui me raccroche au monde des vivants. Et dans les draps de la mer, Poseidon me surprend à m’enlacer, sa langue telle le harpons que je n’attendait plus.

Nouveau mirador.
Nouveau belvédère.
Il m’amène à lui avec toute la profondeur de ses abysses, m’enveloppe, me caresse, dans le délice du lit de l’océan. Poseidon me possède entière, et je ne vois plus rien de la côte. Mon logis à disparu. Même le phare n’est plus qu’une lointaine étoile à l’horizon, qui pulse comme mon sang brûlant dans le tumulte, et cette étoile, mon étoile, me dit, de son étincelle au loin : « Pars. Vas-y. Pars… ».

Je m’abandonne à ses vagues. Je m’abandonne à ses bras forts et à son immensité. Je m’abandonne à l’étendue de l’inconnu. Je m’abandonne au risque d’en mourir. Je m’abandonne à la chance de toutes les découvertes. Je m’abandonne au risque de tous les naufrages. Et le firmament alors étend sa cape et nous offre son alcôve, tandis que la nuit me porte dans ses bras, dessinant sous le croissant de lune la robe de mes noces, funèbres ou ardentes – je n’en sais rien encore.

Mais voilà que l’aurore ouvre ses yeux de soleil. Elle me sourit comme une vieille amie et m’offre le cadeau de sa menotte, me tend les bras si fort pour aller me ramener sur la plage, et m’invite à la suivre de son sourire radieux. Dans le lointain, mon phare, et mon logis sont toujours posés, silencieux, dans le décor de mon âme marine. Dans mes bras, Poseidon s’est endormi, enlacé presque sous ma peau pour que jamais je ne le quitte. M’aime-t-il vraiment, pour m’avoir emmené au delà de tous les méridiens connus ? Ou n’aime-t-il que son reflet infini au fond de mes yeux qui l’admirent au delà de tout ?
Oserai-je lui demander à son réveil, imminent et glorieux ?
Ou me tairais-je, de peur qu’il noie mes espoirs et mes bonheurs ?

Au bord de mes lendemains, je perd pied.
Et je nage alors, je nage je nage et je m’accroche au moindre clapotis comme à la vie.
Et je l’entends gronder. Il gronde mon départ, il gronde ma survie, il gronde ma noyade. Veut-il que je reste ? Veut-il que je parte ?
A chacun de ses mots durs, l’eau de sa mer que je bois par tasses violentes me brule jusqu’au fond de moi-même.

Aube qui m’éveille et me réveille, horizon nouveau qui m’invite et qui m’accable… Dites moi. Avouez-le moi vite, que j’en finisse…
Poseidon me sauvera-t-il ?
Ou ne sera-t-il rien d’autre que mon trépas ?

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