Cinéma : où sont les chefs-d’oeuvre ?

Des chefs-d’oeuvre, j’en ai vu plein grâce à mes parents. Artistes, intellectuels et « un peu » exigeants sur les bords, il ne m’ont, Dieu soit loué, jamais prise pour une idiote. Peut-être parce que je ne l’étais pas, me direz-vous… mais vous-même savez qu’à chaque âge ses plaisirs, et surtout, ses capacités de compréhension.
Il n’empêche que mes parents m’ont toujours invitée, parfois forcée, merci à eux, étant enfant, ado, et même jeune adulte, à voir sur le petit écran de la télé du salon certains des plus grands chefs-d’oeuvre du cinéma français, américain, italien, asiatique… je n’ai pas toujours tout compris, et j’ai décroché parfois, mais ces images m’ont nourries, artistiquement, humainement, esthétiquement. Elles ont forgé dans mon sub et inconscient mon goût pour les choses belles et parfaitement imparfaites, et ma fascination pour les chefs-d’oeuvre, qui, quoiqu’en disent les critiques (qui ne sont finalement, pour beaucoup, que des chroniqueurs) ou le public (souvent trop bon, ce que je ne suis – malheureusement ? – pas), ne courent pas les rues.

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Chantons Sous La Pluie (Gene Kelly & Stanley Donnen, 1952)

Dans l’art comme dans l’artisanat, dans l’élitisme comme dans l’entertainment populaire, je n’aime pas les choses mal faites. Et, je vous l’avoue, « mal faites » compte un nombre assez conséquent de paramètres : bâclées, suffisantes, prétentieuses, stupides, faciles, convenues, prévisibles… En bref, je suis d’une exigence folle, et facilement agacée par la médiocrité, surtout quand on essaie de la faire passer comme référence de qualité. Car voyez, j’aime les choses faites avec intelligence. Par exemple, l’humour étant pour moi une des plus hautes formes d’intelligence, j’ai donc beaucoup de mal avec les comédies qui sortent aujourd’hui, et qui en sont, éternellement et malgré leurs noms, totalement dépourvues.
Franchement, globalement, quand je vais au cinéma, et quel que soit le type de film, c’est comme si je savais d’avance que je vais être déçue, et, c’est triste, je ne suis quasi-jamais agréablement surprise. Des fois, c’est même encore pire que ce que je pensais (En fait, c’est TRES souvent pire). D’autres fois, bon, ça passe pas trop mal, mais quelque chose me gêne dans le scénario, ou la photo, ou la musique, ou la réalisation, ou alors, agacement total, dans le jeu des acteurs (gourdes et potiches de tous les sexes, hauteurs, largeurs, pays, et qui ne savez pas jouer, pitié, sortez de nos écrans… c’est un METIER, quoi !). Pour moi, le cinéma est une proposition artistique ou, à défaut, une proposition de divertissement, et si on doit parler de « magie » du cinéma, il m’est tout à fait désagréable de voir les « trucs » du magicien, les fils qui dépassent, et la trappe sous la scène. Ça m’irrite profondément. C’est pour ça que j’ai beaucoup de mal avec la 3D, par exemple. Quand je vois que quelque chose est en 3D (donc de base, quand la 3D est mal faite = 95% du temps), je n’arrive pas à rentrer dans le film. Du tout. Même chose avec des effets spéciaux mal faits.
Pour moi, tout devrait être aussi limpide que dans le court métrage Fast Film de Virgil Widrich…

Alors peut-être parce que seuls les chefs-d’oeuvre ont survécu à l’épreuve du temps et que du coup, j’ai l’impression que le cinema était mieux avant puisque ce qu’il en reste ne sont que les oeuvres les plus formidables, mais j’ai l’impression, d’une tristesse absolue, qu’ils ne sont plus à la mode, qu’ils ne sont plus bien vus, ou pire, plus désirés, tellement nous sommes habitués à bouffer de la merde immédiate (de la merde grand public comme de la merde élitiste) ne portant au nu que le lieu commun. Serait-ce vraiment la fin du sublime ?
Au lieu de vouloir apporter une pierre à l’édifice du septième art, apporter de la beauté, des risques, des chocs, de la controverse, du neuf, on fait du film comme on enchaîne les entrées dans un parc aux attractions qui ne changeraient jamais et dans lequel on irait pour cette même raison. Il y a quelque chose de complètement immature dans cette quête du tout pareil, comme si le public et ceux qui s’adressent à lui ne cherchaient plus à nourrir ce septième art (ART, quoi ! Youhou, ART les gars !), mais cherchaient une sorte de doudou, de nin-nin, de tototte cinématographique… Des scénarios tous pareils, des effets spéciaux tous pareils, des enjeux tous pareils, des esthétiques toutes pareilles, des actrices toutes pareils, des acteurs tous pareils, dans les blockbusters tous pareil, et des fois même du cinéma d’auteur tout pareil, qui semble, lui, devenir de plus en plus un cinéma de posture plutôt qu’un cinéma où vit réellement le subversif.

Mais où, OÙ sont les nouveaux Stanley Donnen, les nouveaux Orson Wells, les nouveaux Hitchcock, Verneuil, Gance, Ophuls, Fellini, Demy, Les nouveaux Capra, les Lang, les Kurosawa, L’Herbier, Wilder, les Preminger, Bergman, Mizoguchi, Pasolini, Satyajit Ray ou encore Bondartchouk ? Les Tati, les Chaplin, les Wyler ? J’arrête là, mais je pourrais continuer un moment. Où sont les précurseurs du futur cinéma, et où sont leurs chefs-d’oeuvre ? Si je ne les ai pas vus, je voudrais les voir et m’en repaitre. Montrez les moi ! Parlez m’en ! Pitié, c’est mon cri du coeur, car j’ai besoin de chef-d’oeuvre dans ma vie. Pour vivre heureuse, pour me bouleverser, me changer, me mouvoir, me nourrir, me choquer, en tant qu’humain, et en tant qu’artiste.

Amarcord (Federico Fellini, 1973)

Naïvement, comme si j’attendais mon salut, j’espère toujours qu’un jour, un film que j’irai voir sera le nouveau chef-d’oeuvre que j’ai toujours attendu. La création parfaite. Et pour moi, la perfection est finalement simple : elle réside dans le maximum que l’ont puisse faire dans le temps qui nous est imparti avec les moyens dont on dispose. Bien sûr, seul un véritable artiste, un véritable cinéaste, pourra surpasser ces limites pour créer un véritable chef d’oeuvre, avec intelligence, ingéniosité, ambition, courage, folie, risques, qui en sont aussi les ingrédients essentiels. Les autres en feront des passe-temps, du divertissement plus ou moins réussi, que des fois, j’ai du plaisir à regarder quand ils sont bien faits. Mais je ne suis définitivement pas de ceux qui donnent plus de valeur aux choses qu’elles en ont d’elles-même sous prétexte que je les aime bien – une merde reste une merde, même si je la kiffe. Par exemple, je prends un pied fou à regarder de temps en temps le navet amusant qu’est La Momie, mais c’est pas parce que j’aime bien ce film et qu’il m’amuse que j’estime que c’est un bon film – et je vous parle même pas de Pacific Rim ! (parce que oui, j’ai une passion pour les très mauvais films de robots)…
Dans le cinema, comme dans tout art, je ne peux pas faire abstraction d’esprit critique.
Même pour les choses que j’aime.
SURTOUT pour les choses que j’aime.

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Hier soir, j’ai vu ce qui pourrait bien être un chef d’oeuvre d’aujourd’hui. Un huis clos de toute beauté, palpitant malgré un rythme qui, fascinant, coule comme un caramel doucement refroidi. Des plans et une photo de toute beauté, dans une épure dont l’esthétique engage autant qu’elle peut mettre mal à l’aise. L’intelligence délicate du scénario joue avec nos doutes et certitudes, et se joue aussi de nos préjugés. Chaque effet spécial se fond dans l’histoire comme beurre au soleil, sans pourtant manquer d’être éblouissant, et les acteurs incarnent si bien leurs personnages, que, dans ce thriller qui se joue toutes portes fermées, on semble des fois regarder un Big Brother bien réel, hypnotique et prenant.
Avec la plus grande des subtilités, les problématiques même des personnages, leurs interactions, leurs dialogues, frôlent, sans qu’on s’en rende vraiment compte tout de suite, des questions de société, et d’importance : l’homme et la machine, la sexualité et ses ascendances sur l’esprit, l’objectification des corps féminins… Un film quelque part bouleversant, tellement il donne à réfléchir tant qu’à ressentir.
Je n’avais pas été autant stimulée et engagée, sensoriellement, intellectuellement, émotionnellement, que depuis Twelve Years A Slave ou encore Eternal Sunshine of the Spotless Mind, probablement deux autres de nos chef-d’oeuvre modernes.

Reste à voir s’il résisteront à l’ultime épreuve des chef-d’oeuvres.
Le temps.

Mathilde

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