Les jours tristes.

On les a tous.
Il y a les bons jours, puis les moins bons. Dans les bons, il y a heureusement les meilleurs, et dans les moins bons, il y a malheureusement les pires.

Aujourd’hui, pour moi, est un jour triste.
Les jours tristes ne commencent pas forcément tristes, d’ailleurs. Ce matin, mon amoureux m’a embrassé avant de partir, et nous nous sommes dit je t’aime. Le soleil éclairait la chambre et réchauffait ma grande carcasse molle du matin à travers les draps ; le jour était encore plein de promesses.
Non, au lever, ce n’était pas un jour triste.

Les jours tristes, pour moi, ce sont les jours où tous les espoirs qui se lèvent avec le soleil s’en vont à mesure que la journée s’étiole. Les jours où mon coeur est prêt à tous les bonheurs du monde, mais où, en lieu et place de la joie, ce sont les déceptions qui s’y invitent. Et le coeur, pris au dépourvu, habillé de la fine soie de l’espoir, se glace face à l’hiver des déconvenues, jusqu’à parfois en pleurer de désarroi.
Les jours tristes, ce sont les jours où mon coeur n’était pas dans sa cage d’acier habituelle, celle qui l’inhibe peut-être un peu mais ainsi le protège contre les aléas de la vie. Son armure contre le quotidien imprévisible, et tous ces gens qui l’habitent et qui n’ont de cesse que de marcher dessus sans répit et sans remords. Peut-être justement parce qu’ils se disent que toi, t’as une cage pour le protéger, toi, toi t’es une dure, une battante, donc ils se permettent, puisque tu peux encaisser…

Les jours tristes, ils sont peut-être aussi tristes parce que mes yeux décident de voir le monde et les gens pour ce qu’ils sont, et non pas pour ce qu’ils peuvent être. Ça ne m’arrive pas souvent, heureusement.
Et ces jours tristes où mes yeux me forcent à voir ce que je n’aime pas, je les déteste. Je les déteste parce que, franchement… qui aime se sentir impuissant face à la mesquinerie assumée de notre espèce et de notre ère ? Qui aime allumer son ordi, sa télé, sa radio, et constater l’impossible égoïsme de nos semblables, celui là même qui les mène à leur perte et leur impuissance face au monde ? Qui aime se rendre compte que jamais nos démons intérieurs ne nous quittent malgré les batailles quotidiennes pour en venir à bout ? Qui aime constater que malgré toutes les belles paroles du monde autour de soi, au moment même où on se retrouve au fond d’un gouffre, on y est bel et bien seul ? Qui aime voir de ses propres yeux fleurir l’ingratitude, et qu’aucun effort n’est jamais récompensé à sa juste valeur ?

Non. Les jours où mes yeux ne me montrent que les noirceurs de ce monde, les ombres au fond des âmes, je ne les aime pas. Je les hais. Profondément.
Ils m’empêchent de sortir des jours tristes tant qu’ils sont ouverts, et me hantent de visions, pourtant des réalités, mais qui me paraissent telles des cauchemars. Des cauchemars qui plongent mon coeur dans une pénombre glaçante, où se cachent les pires créatures de ma psychés.

Il y a celle qui me dit que tous les jours prochains seront aussi triste que celui-ci, et que plus jamais je ne connaîtrai la joie ni l’allégresse. Et ça la fait rire aux éclats.
Il y a aussi celle qui me dit que je n’aime pas assez mon amoureux, que je n’aime pas assez mes parents, que je n’aime pas assez mes amis, que je n’aime pas assez. Et elle me torture, avec son sourire et son regard vitreux, en enfonçant doucement au plus profond de moi les aiguilles chauffées à blanc de la culpabilité.
Puis il y a celle qui me dit que je n’ai aucun talent, et que si des obstacles insurmontables se présentent sur ma route, c’est pour me le rappeler, et que c’est bien fait pour moi d’avoir rêvé une vie que je ne mérite pas. Souvent, elle noue ma gorge quand je veux parler, être courageuse, me défendre, elle m’oblige à me taire, elle m’étrangle, et me hurle à l’oreille de me la fermer parce que si je mérite quelque chose, c’est ce qui m’arrive.
Et il y a celle qui pointe du doigt chacun de mes amis, et me dit qu’il m’abandonneront tous à l’heure où j’aurai le plus besoin d’eux, parce que finalement, ils ne sont amis avec moi que parce que je suis qu’une poire dont on peut toujours tirer un peu de jus en l’écrasant bien. Cette créature là, c’est la plus vicieuse de toutes.
Et il y en a d’autres.

Aujourd’hui, mes créatures me mangent, me dévorent vivante. Je les vois se repaître de ma tristesse, comme un beau jour de banquet où elles, rient aux éclat. Elles creusent ma poitrine et mon ventre du bout de leurs griffes, et goulues s’empiffrent de ma détresse, et je sens comme mon corps qui se vide de tout ce qui fait de la vie une fête.

Mais le jour triste touche à sa fin. Et dans quelques heures, quand mes yeux se fermeront pour trouver le sommeil, elles ne pourront plus m’abreuver de leurs visions cauchemardesques. Quand mon corps dormira, je n’entendrai plus leurs cris d’horreurs. Et quand Morphée m’aura enfin étreint, tarira la source qui ruissela tout le jour le long de mes joues, pour demain me réveiller avec l’espoir d’un meilleur jour.

Un jour heureux.

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